Guide complet pour transmettre votre passion et protéger votre héritage végétal
C’est une question que tout bonsaïka devrait se poser, mais que peu osent aborder :
qu’adviendra-t-il de ma collection de bonsaï après ma mort ?
Ces arbres que nous avons cultivés pendant des années, parfois des décennies, méritent un avenir aussi soigné que le présent que nous leur offrons. Pourtant, dans notre communauté, on parle rarement de ce sujet pourtant essentiel.
Cet article aborde un tabou du monde du bonsaï et vous propose des solutions concrètes pour préparer la transmission de votre collection, que vous ayez moins de 25 ans ou plus de 65 ans.
Le Tabou de la Mort dans le Monde du Bonsaï
Dans l’univers du bonsaï, nous parlons constamment de vie : croissance, formation, esthétique, techniques de culture. Mais nous évoquons rarement la mort, la nôtre en tout cas. Cette omission pose pourtant un problème majeur, nos arbres nous survivront probablement.
Un bonsaï bien entretenu peut vivre des décennies, voire des siècles. Chaque arbre de votre collection a son histoire. Certains proviennent de boutures ou de semis que vous avez patiemment cultivés, d’autres sont des yamadori précieux que vous avez prélevés en montagne. Vous y avez investi votre cœur, votre temps, votre argent.
Mais combien d’entre nous ont réellement réfléchi à ce qui se passera après notre départ ?
Sans préparation, c’est la loi qui décide. Et la loi ne connaît rien au bonsaï.
Ce Qui Se Passe Sans Préparation, Les Risques Juridiques et Pratiques
Lorsqu’un bonsaïka décède sans avoir organisé la transmission de sa collection, plusieurs problèmes surgissent inévitablement.
1. L’Indivision : Un Cauchemar Administratif
Légalement, vos héritiers deviennent propriétaires collectifs de votre collection. Toutes les décisions importantes, comme vendre un arbre, le donner, même simplement le garder, nécessitent l’unanimité. Imaginez vos proches, déjà confrontés au deuil, obligés de gérer cette complexité administrative.
2. Le Manque de Connaissances
Vos héritiers ne sont peut-être pas des passionnés de bonsaï. Ils ne savent probablement pas distinguer un arbre de grande valeur d’un simple arbre de jardinerie. Résultat! Des arbres de collection sont bradés à petit prix, voire donnés à des personnes peu scrupuleuses qui profitent de la situation.
3. La “Seconde Mort” : Un Deuil Prolongé
Sans directives claires, vos proches ne sauront pas s’il faut donner, vendre ou garder vos bonsaï. Dans le pire des cas, ils tentent de les conserver par attachement sentimental, mais sans les compétences nécessaires.
Voir ces arbres dépérir un à un devient alors une épreuve douloureuse, symbolisant une partie de vous qui disparaît à nouveau.
Une Expérience Vécue : Quand Tout Va de Travers
J’ai été témoin d’une situation qui illustre parfaitement ces risques.
Un bonsaïka reconnu dans notre communauté est décédé, laissant derrière lui une collection de pins, érables, buis, oliviers, genévriers, etc… certains avec des décennies de travail, d’autres avait été travaillé par des professionnels renommés.
Il n’avait laissé aucun testament spécifique pour sa collection. Juste une consigne orale transmise à sa veuve : “Donne-les au club.”
Qu’est-il arrivé ? Une seule personne, qui n’était même pas le président du club, a récupéré l’intégralité de la collection : arbres, production, culture, pots, outils et bibliothèque.
La répartition qui a suivi a été pour le moins discutable.
Je ne veux pas que cela arrive à ma collection. Et vous non plus, j’en suis certain.
Comment Préparer la Transmission de Votre Collection
Heureusement, il existe plusieurs outils juridiques pour organiser l’avenir de vos arbres. Voici les principales options à votre disposition.
1. Le Testament : L’Outil de Base
Le testament permet de désigner précisément qui recevra quoi. Vous pouvez spécifier par exemple :
• “Le pin sylvestre va à mon ami Machin, membre du club depuis 25 ans”
• “La collection d’érables va au club de bonsaï de Trifouilly-les-Oies”
• “Le genévrier ira à Bidule, à condition qu’il suive une formation pendant deux ans”
Important : Le testament doit être écrit à la main, daté et signé. Pour plus de sécurité, déposez-le chez un notaire.
2. La Donation de Votre Vivant
Contrairement au testament, la donation se fait de votre vivant. Ses avantages sont nombreux :
• Vous voyez vos arbres partir entre de bonnes mains
• Vous pouvez accompagner le nouveau propriétaire pendant plusieurs années
• Vous pouvez garder l’usufruit (continuer à vous en occuper tout en ayant transmis la propriété)
Cette option est idéale si vous avez identifié une personne de confiance. un ami du club, un élève assidu, un jeune bonsaïka prometteur.
3. Le Don à une Association ou un Musée
Si vous n’avez personne de confiance dans votre entourage, léguez votre collection à un club de bonsaï, un jardin botanique ou un musée. Vous pouvez même ajouter des conditions :
• Les arbres doivent être exposés au public
• Ils ne peuvent pas être vendus
Un exemple célèbre : lorsque Björn Björholm a quitté les États-Unis, il a donné un magnifique pin Douglas au National Bonsai & Penjing Museum de Washington.
4. Créer un Inventaire Détaillé de Votre Collection
Même avec un testament, un inventaire précis est essentiel. Pour chaque arbre, documentez :
• Photos sous plusieurs angles
• Historique (origine, date d’acquisition, travaux réalisés)
• Valeur estimée
• Besoins spécifiques d’entretien
• Nom du destinataire prévu
Des applications comme Appy Bonsai peuvent faciliter cette tâche. Mettez cet inventaire à jour régulièrement et conservez-le avec votre testament.
5. Communiquer avec Vos Proches
C’est peut-être l’étape la plus importante. Parlez de vos intentions avec votre famille. Expliquez-leur :
• La valeur sentimentale et financière de votre collection
• Vos souhaits pour chaque arbre
• Les personnes de confiance dans le milieu du bonsaï qui pourraient les conseiller
Si vos héritiers comprennent pourquoi tel arbre doit aller à telle personne, ils respecteront bien plus facilement vos volontés. Si vos enfants ou petits-enfants partagent votre passion, la question se résout naturellement.
Réflexions Personnelles : Mon Approche à 55 Ans
À 55 ans, je suis en bonne santé et j’espère avoir encore de belles années devant moi. Mais c’est maintenant qu’il faut agir, pas au dernier moment. Voici les décisions que j’ai prises :
Mes yamadori seront vendus. L’argent ira à mes proches. Ces arbres ont déjà des étiquettes de prix, et mes clients connaissent mes tarifs raisonnables.
Certains arbres iront à des membres de mon club. J’ai identifié Denis et Patrick, deux personnes qui ont la passion, les compétences et le respect du travail accompli.
Des donations de mon vivant. Je prévois de donner progressivement une partie de ma culture et de mes pré-bonsaï aux membres les plus assidus et à mes stagiaires. Cela me permettra de transmettre mes connaissances en même temps que mes arbres.
Et surtout, j’en parle ouvertement avec ma famille, mes amis du club et mes élèves. Le pire qui puisse arriver, c’est le silence et l’improvisation de dernière minute.
Quelle Liberté pour les Héritiers ?
Recevoir un arbre en héritage soulève des questions légitimes :
• Est-ce mon arbre ou encore le sien ?
• Puis-je le transformer, le changer de pot ?
• En exposition, dois-je mettre mon nom ou le sien ?
Personnellement, à l’exception des arbres donnés à des musées, je n’ai aucun problème à ce que mes arbres évoluent après moi. Que le nouveau propriétaire le modifie, l’améliore, l’expose sous son nom, c’est la continuité naturelle de leur vie.
Conclusion : Agissez Maintenant
Il est temps d’arrêter de faire comme si nous étions éternels, ou comme si tout allait “s’arranger naturellement”. Sans préparation, nos collections finiront dans les mauvaises mains.
Je sais que c’est un sujet difficile. Personne n’aime penser à sa propre mort. Mais si nous aimons vraiment nos arbres, si nous respectons le travail accompli pendant des décennies, alors nous leur devons de préparer leur avenir.
Vous n’avez pas besoin d’être âgé pour commencer. Que vous ayez moins de 25 ans ou plus de 65 ans, ce n’est jamais trop tôt.
Actions Concrètes à Mettre en Place Dès Aujourd’hui
1. Créez une liste complète de votre collection avec photos détaillées
2. Identifiez les personnes de confiance qui pourraient recevoir vos arbres
3. Rédigez un testament ou consultez un notaire
4. Parlez ouvertement avec votre famille et vos proches du club
5. Envisagez des donations de votre vivant pour accompagner la transmission
6. Mettez à jour régulièrement vos documents et vos volontés
Et surtout : n’attendez pas.
Prenez soin de vous, prenez soin de vos arbres… et préparez leur avenir. C’est le dernier cadeau que vous pouvez leur offrir.
Questions Fréquentes
À partir de quel âge dois-je penser à la transmission de ma collection ?
Il n’y a pas d’âge minimum. Dès que vous avez constitué une collection qui a de la valeur (sentimentale ou financière), vous devriez commencer à réfléchir à sa transmission. Même à 40 ans, ce n’est pas trop tôt.
Un testament manuscrit suffit-il ?
Oui, à condition qu’il soit entièrement écrit à la main, daté et signé. Pour plus de sécurité et éviter les contestations, il est recommandé de le déposer chez un notaire.
Que faire si ma famille ne s’intéresse pas au bonsaï ?
C’est justement pour cette raison qu’il faut préparer un testament détaillé. Vous pouvez léguer vos arbres à des membres de votre club, à des amis passionnés, ou à des institutions comme des jardins botaniques ou des musées.
Puis-je poser des conditions à la transmission ?
Oui, vous pouvez ajouter des conditions dans votre testament : par exemple, que le bénéficiaire suive une formation, que l’arbre soit exposé publiquement, ou qu’il ne soit pas vendu pendant un certain temps.
Comment évaluer la valeur de ma collection ?
Consultez des professionnels du bonsaï, participez à des expositions, ou demandez l’avis de membres expérimentés de votre club. Documentez chaque arbre avec des photos et son historique pour faciliter l’évaluation.
